Scolarité

Trop c'est trop : l'injonction à l'effort épuise les ados atypiques

Coach spécialisée dans l'accompagnement des personnes TSA et TDAH, elle-même autiste, Isabelle Coisy* explique pourquoi ce que l'école prend pour de la paresse est souvent le signe d'un cerveau déjà au bout de ses ressources.

Dans la société actuelle, la notion d’effort est élevée au rang de vertu suprême, condition nécessaire à toute réussite. Dès leur entrée à la maternelle, on dit aux enfants qu’ils doivent “bien travailler en classe”, que “tout s’obtient grâce à un travail acharné”, que “la persévérance paie toujours”, que “rien ne s’obtient sans efforts”, et le fameux “si tu veux, tu peux”.

Or, que se passe-t-il quand le “fais un effort” devient une injonction permanente chez l’ado atypique qui, pour s’adapter à son environnement, doit déjà fournir bien plus d’énergie que les autres ?

Conseil de classe, 15h30, un mardi de mars

Nathan, quinze ans, seconde générale. Sa mère est convoquée pour un “point de situation”. Autour de la table, sept professeurs. Le professeur principal ouvre le dossier. “Alors Nathan. Des capacités certaines, on le voit bien. Mais les résultats ne suivent pas. Huit en maths, sept en français, six en histoire. Il ne rend pas tous ses devoirs. Il semble... absent. Déconcentré.”

La professeure de français enchaîne : “Il comprend très vite quand on explique à l’oral. Mais à l’écrit, c’est comme s’il ne pouvait pas restituer. Je ne comprends pas. S’il faisait l’effort de se concentrer, de s’appliquer...”. Le professeur de maths acquiesce : “Pareil. Il a les capacités. Mais on dirait qu’il ne veut pas. Il faut qu’il s’investisse davantage.”

La mère de Nathan ne dit rien. Elle serre les mâchoires. Elle pense aux trois heures que Nathan passe chaque soir sur un devoir qui devrait en prendre 45 minutes. Elle pense aux crises de larmes quand il n’arrive pas à commencer un exercice. Elle pense à son fils qui se traite de “nul”, d’“incapable”, de “paresseux” parce qu’il ne comprend pas pourquoi c’est si difficile pour lui.

Elle pense au diagnostic qu’elle vient de recevoir il y a deux semaines : TDAH. Et au médecin qui lui a dit : “Votre fils ne manque pas de volonté. Son cerveau fonctionne différemment. Ce que les autres font avec cent pour cent d’effort, lui doit le faire avec trois cents pour cent. Et personne ne le voit.”

Le professeur principal conclut : “On compte sur vous pour le remotiver à la maison. Il a le potentiel. Il faut juste qu’il fasse l’effort.”

Le décalage entre ce qu’on voit et ce qui se passe vraiment

Cette scène, je l’ai vécue moi-même il y a quelques mois. Ma deuxième fille est rentrée en sixième cette année. Réunion parents-professeurs de rentrée avec mon mari. Nous étions face à deux enseignantes : français et anglais.

L’entretien a commencé sans aucune autre introduction par : “Votre fille est impliquée en classe mais on voit qu’elle manque de travail personnel à la maison. Il va falloir qu’elle s’organise pour travailler plus.” ,“Sinon c’est une excellente élève. Elle se tient bien en classe et fait de son mieux.”

Je voyais tous les sous-titres dans leurs phrases. Le “manque de travail” alors qu’on travaille tous les soirs avec elle pour qu’elle tienne le rythme. Le “il va falloir qu’elle s’organise” comme si c’était une question de volonté. Le “sinon” qui sous-entendait que si les résultats baissaient, ce serait de sa faute.

J’aurais aimé qu’on nous laisse nous exprimer. Que je puisse leur dire qu’elles se trompaient, que notre fille déploie déjà une énergie considérable, qu’elle compense en permanence. Même mon mari n’a pas pu en placer une. Et pourtant, quand on le connaît, on se dit qu’il est très difficile de ne pas le laisser parler. Mais elles avaient leur idée. Elles avaient raison. Fin du chapitre.

Mon mari et moi allons donc faire valider son TDAH. Histoire d’avoir de quoi nous justifier si jamais ses difficultés prennent de l’ampleur au fil de sa scolarité. Si on doit en passer par là.

Le fardeau invisible : quand 100% ne suffit jamais

Ce qui unit les profils atypiques - TSA, HPI, troubles Dys, TDAH, hypersensibles - c’est souvent une manière différente de traiter l’information, d’apprendre, d’interagir avec le monde. Et cette différence a un coût énergétique que personne ne mesure.

Là où un ado neurotypique mobilise cent pour cent de ses capacités pour atteindre la réussite scolaire ou sociale, l’ado atypique doit monter le curseur jusqu’à deux cents, voire trois cents pour cent, simplement pour tenter de se conformer aux attentes et paraître normal.

Ce coût se manifeste de multiples façons. Un cerveau TDAH doit mobiliser des ressources cognitives énormes pour maintenir son attention sur une tâche qui n’active pas son système de récompense. Un cerveau autiste doit décoder consciemment ce que les autres traitent automatiquement : les expressions faciales, les tons de voix, les sous-entendus, les règles implicites. Un cerveau dyslexique doit compenser en permanence pour transformer des symboles qui dansent en mots qui font sens.

Chaque interaction sociale coûteuse. Chaque stimulus sensoriel envahissant. Chaque effort pour avoir l’air normal vide un réservoir qui ne se remplit jamais complètement.

Comprendre le coût neurobiologique de l’adaptation forcée

Pour comprendre pourquoi les ados atypiques s’épuisent, il faut comprendre ce qui se passe dans leur système nerveux. Stephen Porges, avec sa théorie polyvagale, nous a donné une carte pour comprendre les états du système nerveux. Il y a l’état ventral social, où on se sent en sécurité et où on peut fonctionner de façon fluide. Il y a l’état sympathique d’hyperactivation, où on est en mode alerte, mobilisé pour faire face à une menace. Et il y a l’état dorsal d’hypoactivation, où le système s’effondre, où on entre en shutdown.

Les ados neurotypiques évoluent la plupart du temps en état ventral social au lycée. Leur système nerveux reconnaît l’environnement comme globalement sûr. Ils ont une fenêtre de tolérance large. Ils peuvent gérer les imprévus, les stimuli, les interactions sociales sans que leur système nerveux bascule en mode survie.

Les ados atypiques, eux, ont une fenêtre de tolérance beaucoup plus étroite. Pas parce qu’ils sont fragiles, mais parce que leur système nerveux traite les informations différemment, réagit plus intensément aux stimuli sensoriels, nécessite plus de ressources pour décoder les interactions sociales.

Leur système nerveux en alerte constante face à :
- le bruit permanent de l’espace scolaire,
- les interactions sociales qui demandent une analyse cognitive épuisante,
- les imprévus qui déstabilisent un système qui a besoin de prévisibilité,
- le masking chronique pour ne pas déranger,
- les messages répétés qu’ils ne font jamais assez.

Une étude de Hull (2017) le confirme : le camouflage social chez les adolescents autistes est directement corrélé à des niveaux plus élevés d’épuisement, d’anxiété et de dépression.

L’injonction à l’effort : quand on demande l’impossible

Voilà où l’injonction à l’effort devient dévastatrice. Quand ces efforts constants et coûteux en énergie ne sont pas reconnus, quand on continue à leur demander d’en faire plus, les conséquences sur le bien-être de l’adolescent sont graves.

On leur répète : “Fais un effort !”, alors qu’ils en déploient déjà dix fois plus que les autres. “Si tu veux y arriver, il faut te donner les moyens”, alors que leurs moyens sont déjà épuisés avant même d’avoir commencé. “Dans la vie, rien ne vient sans labeur”, alors que pour eux, la vie est déjà une bataille quotidienne.

Ces messages perpétuent l’idée que la souffrance est normale et que s’ils n’y arrivent pas, c’est qu’ils font mal ou qu’ils n’en font pas suffisamment. Cela entraîne une culpabilisation excessive, un sentiment d’échec permanent, un effondrement de l’estime de soi.

Chloé, quinze ans, HPI et TDAH. Elle comprend tout très vite en cours mais n’arrive pas à rendre ses devoirs à temps. Elle passe des heures à commencer un exercice, paralysée par le perfectionnisme, épuisée par l’effort d’initiation que son cerveau TDAH rend si coûteux. Ses professeurs lui disent qu’elle ne fait pas d’efforts, qu’elle pourrait y arriver si elle le voulait vraiment, qu’elle gâche son potentiel.

Chloé se déteste. Elle pense qu’elle est paresseuse, qu’elle est nulle, qu’elle sabote elle-même sa réussite. Elle ne comprend pas pourquoi c’est si dur pour elle alors que ça semble facile pour les autres. Personne ne lui a expliqué que son cerveau fonctionne différemment, que l’initiation d’une tâche lui coûte dix fois plus d’énergie cognitive qu’à un cerveau neurotypique, que ses difficultés sont neurologiques et pas morales.

La pression constante de devoir surcompenser, de masquer ses difficultés, de faire semblant d’être comme tout le monde génère un stress et une anxiété importants. À terme, cette accumulation de tensions conduit à un épuisement tel que pour l’entourage, c’est inconcevable.

Sortir du modèle : l’effort n’est pas une vertu en soi

Il est temps de sortir du modèle de la réussite conditionnée à la souffrance. Un ado atypique qui apprend à respecter son rythme, à préserver son énergie, à s’épanouir dans son fonctionnement particulier n’est pas un ado qui abandonne. C’est un ado qui construit un avenir viable et équilibré.

L’effort pour l’effort n’a pas de sens. Comme le dit André Comte-Sponville : “Le travail n’est pas une vertu, c’est pour ça qu’il doit avoir du sens.”

Ce qui compte, c’est que chaque ado puisse avancer selon sa propre norme, sans s’épuiser à correspondre à un idéal imposé. La société valorise la performance académique, le dépassement de soi dans le sport, le travail qui donne des résultats concrets, quantifiables. Mais elle ne valorise pas les efforts qu’elle ne voit pas.

L’effort de tenir une conversation sans s’effondrer. L’effort de supporter le bruit d’une classe, les lumières, la pollution visuelle des affichages. L’effort de rester assis toute une journée alors que le corps hurle qu’il a besoin de bouger. L’effort de décoder les codes sociaux en temps réel. L’effort de masquer son inconfort pour ne pas déranger.

Ces efforts-là passent inaperçus. Et quand ils passent inaperçus, on continue à en demander davantage. On continue à dire “fais un effort” à des ados qui sont déjà au bout de leurs ressources.

Ce qu’on peut faire différemment

Je ne vais pas vous donner une liste de conseils à appliquer. Parce que chaque situation est unique, chaque ado est différent, et les recettes toutes faites ne marchent jamais vraiment.

Ce que je peux faire, c’est pointer quelques pistes de réflexion. Des questions à se poser plutôt que des solutions à appliquer.

Du côté des ados : apprendre à reconnaître ses propres signaux d’alerte. Fatigue extrême, irritabilité, hypersensibilité sensorielle accrue, troubles du sommeil, envie de repli. Ces signaux ne sont pas des faiblesses. Ce sont des informations précieuses sur l’état de son système nerveux. S’autoriser à ralentir est indispensable.

Se poser la question : “Est-ce que je m’épuise à faire semblant ? Est-ce que je fais ça pour moi ou pour être conforme à ce que veulent les autres ?” Et accepter que parfois, la réponse sage soit de ne pas faire. Que tout ne mérite pas qu’on y mette cent pour cent de son énergie. Que choisir ses combats, c’est de la maturité, pas de l’abandon.

Du côté des adultes et des parents : commencer par valider les efforts invisibles. Dire “Je sais que venir jusqu’ici t’a demandé beaucoup d’énergie, et ça, je le vois.” Bannir les phrases culpabilisantes comme “Fais un effort”, “Tout le monde le fait alors toi aussi”, “Allez, essaie encore.” Et les remplacer par des questions ouvertes : “Qu’est-ce qui est trop dur pour toi là ? Comment je peux t’aider à y arriver sans t’épuiser ?”

Accepter que l’ado ait un fonctionnement différent. Ne cherchez pas à le corriger, mais à le comprendre. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. Ce n’est pas qu’il ne fait pas d’efforts. On parle d’un mode de fonctionnement neurologique différent qui rend certaines choses exponentiellement plus coûteuses.

Alléger la pression scolaire et sociale. Arrêter d’exiger des notes spectaculaires. Accepter un six sur dix au lieu de viser le dix sur dix. Valoriser les progrès internes, pas seulement les résultats visibles. Construire ensemble des stratégies de préservation plutôt que des stratégies de performance.

Pour finir

Les ados atypiques déploient quotidiennement une énergie que personne ne mesure. Ils décodent, compensent, s’adaptent, camouflent leur fonctionnement réel pour ne pas déranger. Et on continue à leur demander d’en faire plus.

À force de cette pression permanente sans reconnaissance de ce qu’ils fournissent déjà, ils finissent par penser qu’ils sont défaillants. Alors qu’ils fonctionnent en mode survie depuis des années.

Quand l’injonction à l’effort devient omniprésente, ils s’épuisent jusqu’au burnout à tenter de fonctionner “comme les autres”. Cette suradaptation courageuse passe inaperçue et fragilise profondément leur estime de soi.

Si votre ado s’épuise dans ce cercle vicieux et que vous cherchez un accompagnement qui comprenne vraiment les mécanismes neurologiques en jeu, n’hésitez pas à me contacter. Mon approche ne consiste pas à leur apprendre à faire plus d’efforts, mais à comprendre comment leur système nerveux fonctionne et à construire avec eux des stratégies qui respectent leurs limites plutôt que de les forcer à les dépasser.

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* « Trouver des mots qui font du bien », c’est l’objectif d’Isabelle Coisy, spécialisée dans l’accompagnement des personnes TSA et TDAH depuis 10 ans, elle-même autiste et fondatrice du cabinet So Atypik. Gratuit, son blog compte déjà plus de 2000 abonnés. Elle y publie trois articles par semaine : sur l’emploi le lundi, la vie quotidienne le mercredi, et les bonnes feuilles de sa bibliothérapie le dimanche.

Auteur

Isabelle Coisy